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1RJ-DD

D’UN NÉANT À L’AUTRE…

par Roland Jaccard

Tu n’es rien. Tu n’as jamais rien été. Et tu ne seras jamais rien… Cette trajectoire d’un néant à l’autre, tu ne l’as pas voulue. Avais-tu un goût particulier pour ces ossuaires qui t’entouraient ? Même pas. Tu voyais autour de toi des pantins s’agiter. Et il fallait pour d’obscures raisons que tu leur ressembles. Ils ne te plaisaient, ni ne te déplaisaient, mais pourquoi t’infligeait-on  cette compagnie ? Certains prétendaient être proches de toi. Des parents, disaient-ils. Ils voulaient ton bien. Déjà tu te méfiais. Tu avais vite pigé que personne ne voulait le bien de personne. Il n’y avait rien à attendre des humains, sinon qu’ils t’écrasent. Tu aurais pu choisir la fuite, renoncer à ce voyage qui ne rimait à rien. Mais tu savais qu’il serait bref. Et tu étais curieux.
« Il faut choisir la raison ou une corde pour se pendre », disait un sage de l’Antiquité. Tu as choisi la raison. Le regrettes-tu ? Tu mentirais en disant oui.
À l’aube, quand tu étais enfant, tu partais à la pêche. Et le soir, tu vendais tes poissons dans les cuisines des grands restaurants. Tu en étais fier. Et c’était toujours une journée de passée loin de monde des adultes auxquels tu ne comprenais rien et qui t’apparaissait factice, si factice. Et, le plus souvent, si laid.
Adolescent, tu jouais pendant des heures au tennis de table ou aux échecs. Tu n’as pas changé. Tu te prélassais au soleil au bord de l’eau en lisant Oscar Wilde et en lorgnant les filles. Le soir, tu fréquentais les « salles obscures » . Tu étais fasciné : c’était ce que tu vivais en mieux et en plus intense. Et ça ne durait pas plus de deux heures. Tandis que toi tu avais écopé d’une peine indéterminée. Tu te demandais pourquoi et tu cherchais une réponse dans les livres : ceux de Schopenhauer ou de Cioran. Tu les citais volontiers. Alors, on te qualifiait de nihiliste. Tu as voulu en savoir encore plus et tu t’es lancé dans un interminable périple à travers ton esprit. Cela s’appelait une psychanalyse. Certain n’en revenaient jamais. D’autres devenaient fous. Toi, tu n’as pas avancé d’un pouce. Mais tu étais devenu maintenant un freudien. Tu n’en rougissais pas, même si toutes ces étiquettes qui collaient à ta peau te semblaient usurpées. Tu avais trouvé une place, ni pire, ni meilleure qu’une autre, dans l’imposture générale.
Tu nourrissais même l’ambition d’être le plus remarquable  dans ton domaine. Tant qu’à faire, te disais-tu, j’aimerais avant ma mort laisser une trace. Tu t’y es employé. Mais un autre sage de l’Antiquité soufflait à ton oreille : « Te souviens-tu de ces serpents qui, quand nous arrivâmes en Épire, effaçaient derrière nous les traces de nos pas ? D’autres serpents viendront et tout sera effacé. »
Puis, ceux qui croyaient être tes parents ou te le faisaient croire, sont morts. Tu t’en réjouissais pour eux. Et pour toi aussi, car ils t’avaient laissé, en guise de consolation ou pour s’excuser de t’avoir mis au monde, un petite rente. Ainsi, tu devenais un rentier. Tu n’en avais pas honte, car chacun finit par avoir une rente. C’est ainsi que s’achèvent les vies. Tu débutes en mendiant, tu finis en rentier. Cela n’a pas que des avantages, car ta vie s’en trouve prolongée. Et c’est ainsi que tu as mis un premier pied dans l’eau glacée de la vieillesse. Tu savais que c’était le pire moment à passer, mais qu’il serait bref et que la glaciation des sentiments en atténuerait l’horreur. Tu voulais la mort et tu ne la voulais pas. À vrai dire, tu ne savais plus très bien ce que tu voulais. Recommencer ? Certainement pas. Prolonger cette exténuante ronde autour des ossuaires qui t’attendaient ? Surtout pas. Essayer de donner un sens à ce qui n’en avait pas ? Ce n’était pas ton genre. Plutôt filer à l’anglaise sans regrets, ni remords. Mais il eut fallu pour cela une certaine légèreté et tu ne traînais plus dans ta besace qu’une immense angoisse. « Une fois de plus, je suis mal barré », me suis-je dit en me réveillant. Dehors, le soleil brillait. Et si j’allais à la piscine ?
La frivolité seule m’avait permis de tenir jusque là. Et un certain goût pour le néant que j’assouvirai sous peu. Le voyage s’achevait… un voyage qui laisse un goût amer dans la bouche, mais ne crains pas de le dire : un voyage dont parfois tu as souhaité qu’il ne s’achève jamais.

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