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LE SABOTAGE PASSIONNEL AVEC ANNIE LE BRUN

par Roland Jaccard

Dans un article décapant : « Et voilà pourquoi votre film est muet », Philippe Muray comparait les jeunes metteurs en scène français à des scouts dociles et bien élevés,  soucieux avant tout de la défense et de l’illustration de la « nouvelle hygiène sociale » qui préconise (mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir) le dérèglement de tous les sens.
Étrange époque, observait- il encore, que celle qui ne nous impose que des choses par principe souhaitables ou désirables : la tolérance, la liberté, le souci de l’autre, une sexualité épanouie. Bref, trop de bienfaits pour qu’on ne se méfie pas. Prenons le risque, suggérait-il  enfin, de nous désolidariser du jardin d’Eden, bref de devenir intelligents.
Ce risque, Annie Le Brun n’a cessé de le prendre. Elle n’a rien à perdre, elle n’appartient à aucun parti, elle n’a pas transformé l’étendard de sa révolte en mouchoir de poche. Elle est bien trop lucide pour ne pas percevoir qu’une anesthésie progressive a gagné le corps social au point que nous sommes en droit de nous demander aujourd’hui si la prolifération de l’insignifiance n’est pas plus inquiétante que celle de l’islam ou que la disparition de la couche d’ozone. Le pléonasme s’est imposé comme notre unique mode de pensée : on s’accroche à la redondance comme à une bouée de sauvetage.
« Pour s’opposer à ce bonheur dans la soumission en train de s’imposer en art de vivre, écrit Annie Le Brun, ne restent que les rares êtres qui, d’instinct, lui échappent. » On les reconnaîtra à leur refus farouche de prêter le moindre sérieux à un monde de plus en plus grotesque. Leur pensée est célibataire et la seule arme dont ils disposent est le « sabotage passionnel ». Il n’est même pas certain d’ailleurs qu’elle soit encore d’une quelconque efficacité cette arme face à la lâcheté intellectuelle qui est devenue la seule et véritable discipline olympique de notre temps.

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