Monthly Archives: avril 2016

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SCHOPENHAUER, DIEU ET LE DIABLE

par Roland Jaccard

Arthur Schopenhauer répétait volontiers à ses interlocuteurs qu’une philosophie où l’on n’entend pas bruire à travers les pages les pleurs, les gémissements, les grincements de dents et le cliquetis formidable du meurtre réciproque et universel n’est pas une philosophie.
La seule évocation du Dieu de la Bible jetant un regard sur le monde qu’il venait de créer et trouvant que tout y était bien suscitait son courroux. Il lui semblait incomparablement plus juste de dire que c’est le diable qui a créé le monde plutôt que Dieu. Il est vrai que pour arriver à cette conclusion il convient d’être déjà installé sur un balcon donnant sur l’éternité et dire en empruntant les mots de Shakespeare : « Messieurs bonjour, éteignez les flambeaux ! Le brigandage des loups est terminé. »

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FRITZ LANG : LE SECRET DERRIÈRE LA PORTE

par Roland Jaccard

Dans le film de Fritz Lang, Le Secret derrière la porte, Celia une jeune new-yorkaise, riche et mondaine, s’éprend lors d’un séjour à Mexico d’un architecte, Mark Lempers, qu’elle décide aussitôt d’épouser.
Lorsqu’elle le rejoint dans sa vaste demeure de Lavender Falls, elle est troublée par son comportement agressif et, plus encore, par ce qu’elle découvre : chacune des chambres de Lavender Falls, reproduit la scène d’un meurtre célèbre. Mark développe sous les yeux médusés de Celia une théorie selon laquelle c’est l’ambiance d’une pièce plus que la psychologie des personnages qui détermine ce qui va s’y passer. Il raconte avec un plaisir macabre les crimes qu’il a mis en scène, mais refuse à son épouse l’entrée de la chambre 7 : elle lui sera toujours inaccessible.
Celia réussit néanmoins à s’y glisser furtivement et découvre à sa grande stupéfaction que c’est la réplique exacte de sa propre chambre. C’en est trop. Elle décide de fuir. Mais, au dernier moment, elle se ressaisit et s’installe dans la pièce interdite, celle qui doit servir de décor à son propre meurtre. Elle pénètre ainsi au cœur même du fantasme qu’a élaboré Mark et, selon une logique psychanalytique d’une naïveté déconcertante, révèle à son mari ce qui le hantait, le libérant ainsi du joug de son passé. C’est la partie la moins convaincante du film, car le problème crucial y est esquivé : que va-t’il se passer maintenant que l’homme a clarifié son rapport au fantasme ? Dans un sens, Celia n’a accompli qu’une tâche préparatoire : reste à savoir si quelqu’un peut être tiré de son fantasme et à quel prix. Certes, Celia a libéré Mark de sa pulsion homicide, mais sous quel  mode l’aimera-t-il à présent puisqu’à l’origine, c’est le cadre meurtrier de son fantasme qui lui conférait une telle valeur à ses yeux ? N’oublions pas non plus qu’avant même l’histoire des chambres, lorsqu’il la voit pour la première fois à Mexico, c’est dans un contexte identique : elle a échappé de justesse à un couteau lancé au cours d’une querelle d’amoureux. Un amour qui ne se soutient pas d’un fantasme pervers n’est-il pas condamné à s’évanouir ?
Sous quelque angle qu’on le prenne,  Adam et Ève sont bannis du Paradis : il n’y a pas d’autre amour que meurtri ou meurtrier, ni d’autres secrets derrière la porte que ceux qu’on s’invente pour tromper son ennui. Être amoureux, c’est compter jusqu’à un, surtout quand on croit être deux.

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1RJ_Histoire-de-la-litterature-recente.-Tome-1-d-Olivier-Cadiot-Editions-P.O.L

CE QUE TOUT ÉCRIVAIN DEVRAIT SAVOIR…

par Roland Jaccard

Et que nous rappelle Olivier Cadiot dans son « Histoire de la littérature récente ».

  1. La littérature n’est pas une thérapie. On ne supporte pas mieux nos maux en les dédoublant par les mots. Il faut vraiment être un demeuré pour penser que « ça ira mieux en le disant ».
  1. Si vous cherchez la gloire, voire la notoriété, en vous lançant dans la littérature, n’oubliez jamais que dans trente ans -et sans doute bien avant- il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui d’amateurs de poésie en latin.
  1. Si jamais vous pensez qu’il n’y a pas de souffrance plus forte que la vôtre, évitez les ateliers d’écriture et prenez un rendez-vous à l’hôpital psychiatrique.
  1. Ne placez pas la littérature sur un piédestal : il n’y a pas d’art supérieur. Rien de plus suranné que d’établir des hiérarchies. Si vous vous réveillez en pleine nuit en vous demandant : qu’est-ce que la littérature ? dites vous bien que tout vaut mieux que le chef d’oeuvre qui vous hante et qui sera forcément raté.
  1. Ne regrettez pas la littérature d’avant. Écrire est un métier d’aventuriers, pas de geignards.
  1. Rien de plus pathétique que les vieux écrivains qui racontent leur vie, sinon les jeunes qui gémissent, épuisés à leur fenêtre, en essayant de faire partager leurs états d’âme. Ils ont souvent une mère très âgée qui confie à ses amies : « Mon fils est écrivain. Je ne comprends pas tout bien sûr, mais c’est sa vocation. »
  1. Préparez-vous à entendre des gens dire très gentiment : « Mais pourquoi écrivez-vous comme ça ? » avec une incompréhension douce comme si vous portiez une perruque pour aller faire vos courses.
  1. Oubliez les livres que vous avez lus pour ne retenir que leurs vibrations !
  1. Sachez que le lecteur veut juste lire par dessus votre épaule : ne vous adressez pas à lui comme à un enfant. Chaque livre que vous écrivez devrait être une manière originale de vous ridiculiser.
  1. Et gardez en tête la célèbre équation dite de Mark Greene  qui fut le premier à l’établir : Littérature égale Déception.

Olivier Cadiot : « Histoire de la littérature récente. Tome 1. » P.O.L. 184 pages.   11 euros.

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LE SABOTAGE PASSIONNEL AVEC ANNIE LE BRUN

par Roland Jaccard

Dans un article décapant : « Et voilà pourquoi votre film est muet », Philippe Muray comparait les jeunes metteurs en scène français à des scouts dociles et bien élevés,  soucieux avant tout de la défense et de l’illustration de la « nouvelle hygiène sociale » qui préconise (mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir) le dérèglement de tous les sens.
Étrange époque, observait- il encore, que celle qui ne nous impose que des choses par principe souhaitables ou désirables : la tolérance, la liberté, le souci de l’autre, une sexualité épanouie. Bref, trop de bienfaits pour qu’on ne se méfie pas. Prenons le risque, suggérait-il  enfin, de nous désolidariser du jardin d’Eden, bref de devenir intelligents.
Ce risque, Annie Le Brun n’a cessé de le prendre. Elle n’a rien à perdre, elle n’appartient à aucun parti, elle n’a pas transformé l’étendard de sa révolte en mouchoir de poche. Elle est bien trop lucide pour ne pas percevoir qu’une anesthésie progressive a gagné le corps social au point que nous sommes en droit de nous demander aujourd’hui si la prolifération de l’insignifiance n’est pas plus inquiétante que celle de l’islam ou que la disparition de la couche d’ozone. Le pléonasme s’est imposé comme notre unique mode de pensée : on s’accroche à la redondance comme à une bouée de sauvetage.
« Pour s’opposer à ce bonheur dans la soumission en train de s’imposer en art de vivre, écrit Annie Le Brun, ne restent que les rares êtres qui, d’instinct, lui échappent. » On les reconnaîtra à leur refus farouche de prêter le moindre sérieux à un monde de plus en plus grotesque. Leur pensée est célibataire et la seule arme dont ils disposent est le « sabotage passionnel ». Il n’est même pas certain d’ailleurs qu’elle soit encore d’une quelconque efficacité cette arme face à la lâcheté intellectuelle qui est devenue la seule et véritable discipline olympique de notre temps.

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Lolita-1997

LA DIFFÉRENCE D’ÂGE : SCANDALE OU DÉFI ?

par Roland Jaccard

  1. Mes parents avaient vingt ans de différence. Rien ne me paraissait plus normal. D’autant plus que, très vite, j’ai observé que les femmes vieillissaient en un temps record – et plus mal que les hommes.
  1. À douze ans, j’ai été éveillé à la sexualité et à la perfidie féminine par une jeune Allemande qui en avait vingt. Je ne le regrette pas.
  1. Vieilles, elles ne sont plus des femmes, mais au mieux des sorcières, au pire des loques.
  1. Les jeunes filles me donnent l’illusion de ne pas vieillir. Et elles , en retour, reçoivent une forme d’assurance-vie.
  1. Le double avantage de vivre avec elles, c’est qu’elles trouvent un père en moi et qu’elles prennent conscience de l’obscénité qu’il y a à devenir mère.
  1. Elles sont moins frivoles qu’il n’ y paraît et plus cyniques qu’elles ne le croient. Elles savent d’instinct que leur peau est leur principal atout.
  1. Ce qui les attire chez les vieux, c’est qu’ils sont plus subtils que les jeunes et que la proximité de la mort les rend plus attirants.
  1. On tente de nous faire gober que tout le monde est aimable. Mais la jeune fille demeure la forme idéale de la beauté, ainsi que la plus convoitée. Elle aurait tort de ne pas en abuser.
  1. « Une liaison dangereuse » écrit avec Marie Céhère, cinquante ans de moins que moi, a été très bien accueilli. Les filles y ont vu un encouragement, voire une issue de secours. Les moribonds, un espoir. S’ils l’ont fait, pourquoi pas nous ? Du coup, Marie et moi allons nous marier.
  1. Qu’y a-t-il de plus jouissif que de faire la nique au conformisme ambiant et que de proclamer haut et fort que la différence d’âge n’est pas un obstacle, mais un défi ? Quiconque renonce à le relever est déjà mort.

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