IMG_4491

BLANCHE COLOMBE ET VILAINS MESSIEURS

par Roland Jaccard

Personne ou presque ne connaît Alfred Hayes, ce scénariste et romancier américain, né le 18 avril 1911 à Whitechapel en Angleterre et décédé le 14 août 1985 à Los Angeles. Et pourtant, si vous faites le tour des librairies parisiennes vous ne pourrez pas échapper à l’envoûtante couverture de son roman : « Une jolie fille comme ça » (Gallimard) qui date de 1958 et qui n’a rien perdu de son pouvoir de fascination, celui qu’exerçait Hollywood dans les années cinquante. Mais qui était Alfred Hayes ?
On raconte que, soldat américain démobilisé à Rome, il participa à l’écriture du scénario du film fondateur du néo-réalisme : « Le voleur de bicyclettes » de Vittorio de Sica. Mais son nom ne figure pas au générique, pas plus qu’il n’est associé à ceux des amis qu’il se fit alors : Rossellini, Fellini et Klaus Mann. Ce jeune homme éclectique prônait une esthétique de l’effacement, esthétique à laquelle il demeura indéfectiblement fidèle. De retour aux États-Unis, il collabora avec les plus grands metteurs en scène, de Fritz Lang à John Huston, mais là encore son nom est rarement cité. Par éclectisme ou par lassitude, il se prit au jeu des séries à la télévision, avant d’être  oublié, de même que les sept romans qu’il publia entre 1946 et 1973. Il ne cherchait pas la gloire, tout juste un moyen de survivre. Il avait l’art de passer inaperçu, en dépit d’un talent que chacun lui reconnaissait, à condition qu’il ne fasse de l’ombre à personne.
Un demi-siècle plus tard, Alfred Hayes est de retour. À vrai dire, comme Scott ou Zelda, il ne nous a jamais quitté, mais il se gardait bien de nous faire signe : toujours et encore cette esthétique de l’effacement qui est au cœur même de son roman : « Une jolie fille comme ça ». Et que faisait-on à Hollywood la flamboyante des années cinquante ? Exactement ce que l’on fait aujourd’hui à Paris, Berlin ou Tokyo : la quête de l’argent, de la gloire et, accessoirement, d’une fille un peu fêlée, suicidaire et, par là même, menaçante et irrésistible. « La ville, écrit Haynes, était pleine d’individus étendus dans leur lit qui pensaient avec une intensité passionnelle, inépuisable et presque rageuse, aux moyens de devenir célèbres s’ils ne l’étaient pas déjà. Ou de devenir riches s’ils ne l’étaient pas déjà, ou plus riches encore s’ils l’étaient. » Alfred Hayes trouvait une certaine légitimité à leurs désirs, aussi vains et ridicules qu’ils puissent être. Mais il est plus captivé  encore par cette jeune fille qui lors d’une party avance dans l’Océan avec sa casquette sur la tête. Une nymphe en pleine déconfiture, songe-t-il. Et Dieu sait s’il en a connu de ces filles qui pensaient faire carrière à Hollywood avec leurs jeans décontractés, leurs baskets de plage et leurs tee-shifts, leurs dos-nus à bretelle en Vichy, leur candeur et leur charme rosi par le soleil. D’ailleurs, il en avait marre de cette clique et se réjouissait presque du désastre que lui offrait cette fille vacillant dans l’eau. Mais, soudain, une grosse vague se forma et la fille coula. Visiblement, elle n’était pas là pour barboter. Il cria quelque chose et sauta par  dessus la rambarde.
L’ennui, après avoir sauvé quelqu’un, c’est l’étrange obligation qu’on ressent du seul fait de lui avoir redonné le goût de vivre. Surtout quand elle est jeune, bien foutue et qu’elle parle sans cesse de ses nerfs et encore de ses nerfs et qu’elle court, elle aussi, après la gloire. Et quand soi-même, on n’a plus qu’une idée : oublier le naufrage de son couple en se laissant aller à une énième liaison. Alfred Hayes, aussi discret et désabusé qu’il paraisse, en sait long sur le sujet. Ce qu’il nous chuchote, nous le savons déjà. Nous l’avons vécu. Mais tout ce que nous pensions avoir effacé de nos mémoires, nous revient à nouveau. Comme si c’était la première fois.

×

Comments are closed.