1RJ.Charlot

GEORGES NAVEL : UN PROLÉTAIRE NIHILISTE

par Roland Jaccard

George Navel divisait son existence en deux : l’été, il était terrassier à Nice, l’hiver ouvrier ajusteur à Levallois. Il se présentait comme le descendant d’une lignée de serfs, condamné à être « un morceau d’usine pour l’éternité » et un adhérent à vie au syndicat des terrassiers. Toute son œuvre est contenue dans le titre de son premier livre, « Travaux » (1945). « On a une voix et on ne la force pas », disait il. Il était entré en littérature en se plaçant sous la protection de Dickens et de Dostoïevski. « Les écrivains, disait -il, étaient pour moi des gens dont les yeux lançaient des flammes et qui avaient de longs cheveux. Ceux que je rencontrais à Paris ressemblaient à des provinciaux… » À leur compagnie, il préférait celle des copains de chantier pour qui les philosophes et les écrivains sont des phénomènes lunaires.
Il s’était néanmoins lié au philosophe Bernard Groethuysen auquel il confiait sa solitude, ses doutes et son cafard. Leur correspondance, « Sable et Limon » (Gallimard) révèle son peu de foi dans « le progrès de l’humanité » : il se disait volontiers nihiliste, ayant élevé le cafard jusqu’aux hauteurs philosophiques. « On a fait de moi, écrivait-il, un chiffon gras et on me dit : Aime-toi. On a fait de la terre une prison et on me dit : Aime-la vie ! » Il riait en songeant à la cocasserie des hommes et au burlesque de sa propres destinée : un terrassier promu écrivain prolétaire à la NRF. Sans doute le premier et le dernier. Depuis sa mort, le premier novembre 1993, sa silhouette à la Gary Cooper et sa voix d’enragé génial qui voulait faire entendre sa colère avec des mots secs et tranchants comme une poignée de javelots lancés contre le ventre mou de son époque ont sombré dans l’oubli. Il l’avait prévu : le monde littéraire n’était pas son monde. Il ne le serait jamais. Il resterait pour l’éternité ce « morceau d’usine » qu’on feint d’ignorer quand on ne le méprise pas.

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