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CE QUE L’ON PEUT DIRE… CE QUE L’ON NE PEUT PAS DIRE…

par Roland Jaccard

1. INFIDÉLITÉ ET INFARCTUS
« Il vaut mieux mourir dans les bras d’une femme que dans les deux bras d’un fauteuil », disait Sacha Guitry. Ce n’est pas moi qui le contredirai. Même si les plus récentes études des centres de médecine légale, aussi bien en Asie qu’en Europe ou aux États-Unis, confirment toutes que les infarctus sont le plus souvent liés à des aventures extra-conjugales. En 1963, un médecin légiste japonais, le Professeur Ueno, avait publié pour la première fois les résultats de 34 autopsies de victimes de « mort subite coïtale »  : 25 s’étaient produites dans une chambre d’hôtel et 5 en dehors du domicile. Les défunts avaient en moyenne une vingtaine d’années de plus que leur partenaire. Et on se souvient peut-être du scandale provoqué par l’orgasme fatal de Nelson Rockfeller, 70 ans,  dans les bras de son assistante de trente cinq ans… Précisons  encore que la très grande majorité des décès concerne des hommes et non des femmes, comme si, paradoxalement, elles étaient moins sujettes à des crises d’angoisse ou à la culpabilité. À moins, autre hypothèse, qu’elles ne soient plus fidèles ce qui tendrait à conforter la théorie selon laquelle les hommes sont naturellement polygames et les femmes naturellement monogames. Les experts de l’American Heart Association recommandent « une activité sexuelle modérée dans une chambre ayant une température confortable avec une partenaire habituelle. » Et pourquoi pas ne pas franchir un pas pas supplémentaire en prônant l’abstinence ? Après tout, la chasteté pourrait devenir le plus délicieux des vices. Surtout quand on arrive à un âge où l’on est certes flatté quand une femme dit oui, mais plus soulagé encore quand elle dit non.

2. LES PENSÉES BLEUES DE DOMINIQUE NOGUEZ
Avec Dominique Noguez vous ne courez aucun risque de vous laisser gagner par la lassitude, l’ataraxie, voire l’aphanisis, c’est-à-dire, l’extinction du désir sexuel. Deux sexes, même avec incertitudes et complications, c’est encore trop peu pour lui. « Pour mettre vraiment du piment dans les relations humaines, il en faudrait au moins huit »,  note-t’il dans ses « Pensées bleues » illustrées par Pierre Le-Tan.
Dominique Noguez cultive la forme brève. C’est dire s’il me séduit. Pour lui comme pour moi : plutôt Cioran que Coran, Thoreau que Torah, Bayle que Bible; Boudu que Bouddha. Il rêve d’une histoire de la littérature dont les grands hommes seraient LaoTseu, Héraclite, Martial, Marc Aurèle, Pascal, La Rochefoucauld, Chamfort, Leopardi, Nietzsche et Cioran… voire nos éditeurs quand ils nous envoient nos droits d’auteur. Un seul mot d’ordre déjà énoncé par Alain Bonnand : « Vivons vieux, mais soyons brefs ». Et quiconque se passionne pour la forme aphoristique dévorera le bref traité de l’aphorisme concocté par Noguez. Certes, le plus bel aphorisme n’est rien auprès du silence. Mais après des jours et des jours de solitude, une petite phrase, même murmurée, fait du bien. Nous lirons donc Noguez tel un vampire édenté devant un joli cou. En nous gardant d’oublier que le seul intérêt des interdits actuels contre la pédophilie, c’est qu’ils donnent ses chances à la gérontophilie.
À propos d’âge, cet avant-dernier mot de Dominique Noguez digne de Woody Allen : « L’âge venu, non seulement on est dérangé par le bruit, mais, en plus, on l’entend mal. » D’ailleurs les films de rappeurs gagneraient à être muets. Quant au mot de la fin, le voici : « La mort fait son chemin en nous de multiples façons. Dans nos corps, se préparent en tapinois simultanément une maladie d’Alzheimer, un AVC, un infarctus, un cancer de ceci ou de cela – et on ne sait pas d’avance qui gagnera la course. » Du coup, chaque fois qu’on achète un vêtement, on n’est pas sûr que ce n’est pas celui qu’on portera dans sa tombe. Bref, nul ne manie mieux que Dominique Noguez un humour qu’on qualifiera, par facilité, de « british », ainsi qu’une cruauté dont il sera le premier à admettre qu’elle est un plaisir tardif, sa conscience morale s’étant enfin émoussée. Je le quitte avec tristesse  et surtout avec le regret qu’il ait pris un tel goût à la solitude que la seule idée de croiser un semblable lui donne des sueurs froides. Mais, Dieu merci, personne ne lui ressemble…

3. AYN RAND OU LES VERTUS DE L’ÉGOÏSME
Quand un philosophe français, estampillé à gauche, rencontre Ayn Rand et consent à la lire, on peut s’attendre au pire. C’est exactement le contraire qui s’est produit et Dominique Lecourt, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous fait part dans un bref et percutant essai : « L’égoïsme » de la fascination qu’elle a exercée sur lui. En deux mots, rappelons qu’Ayn Rand (1905-1982) est cette jeune Russe qui a fui l’Union soviétique dès 1926 consciente, comment l’était l’immense écrivain Léonid Andreïev, du tsunami totalitaire qui dévastait son pays. À dix-huit ans, avec Nietzsche pour seul compagnon et sans un sou, elle gagne Los Angeles, travaille pour Cecil B. De Mille et devient au fil des ans la romancière la plus lue des États-Unis, idéologiquement à l’opposé de toute pensée de gauche. Elle maudissait l’aveuglement complaisant des intellectuels américains face à l’Union soviétique. Libertaire sur le plan des mœurs, favorable à l’avortement et à l’euthanasie, elle proclame que c’en est fini de l’homme quand il devient altruiste : sa vie même s’en trouve empoisonnée. C’est peu dire qu’elle est anti-marxiste : elle soutient que le socialisme ou le communisme reposent sur une morale de lâches qui s’en remettent à l’État pour esquiver leur responsabilité. Seul un capitalisme pur et dur trouve grâce à ses yeux. Quant à l’indignation morale, c’est la forme de vengeance la plus perfide. On se gardera d’y prêter la moindre attention.
Dominique Lecourt évoque, bien sûr, à propos d’Ayn Rand ses pères tutélaires : Max Stirner et Friedrich Nietzsche. Mais aussi Félix Le Dantec (1869-1917), un des naturalistes les plus renommés de son temps, qui connut un immense succès avec son livre : « L’égoïsme, seule base de la société » (1911). Selon lui, l’égoïsme et la férocité sont les caractères fondamentaux de l’être humain – et la guerre son état naturel. Il se gausse des « rêves insoutenables de fraternité universelle » et soutient que si l’égoïsme est la base de notre édifice social, l’hypocrisie en est la clé de voûte. En ces temps de commisération généralisée, il ne serait peut-être pas inutile de méditer le mot de Jankélévitch : « L’altruisme n’est qu’une périphrase clandestine de l’égoïsme. »

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