1RJ Guitry

DE SACHA GUITRY À DIANE ARNAUD

par Roland Jaccard

Les nuits de Noël sont celles où l’on enregistre le plus d’admissions en urgence dans les hôpitaux. Plutôt que de vous suicider, de massacrer vos enfants parce qu’ils ne sont pas aussi sages que le petit Jésus ou d’être poignardés, comme le fut Paul Gégauff, par une enquiquineuse, regardez plutôt un film de Sacha Guitry et, pourquoi pas, un des plus méconnus : « La vie d’un honnête homme » (1952, en DVD) qui est aussi, avec « Le Roman d’un tricheur », un des plus cyniques. Michel Simon, l’immense Michel Simon, tient à la fois le rôle d’un très honnête homme, riche industriel de surcroît, et celui de son frère jumeau, charlatan et voyou.
Les cinéphiles avertis savent qu’on doit à Sacha Guitry l’introduction de la « voix off » en 1936 dans « Le Roman d’un tricheur », mais oublient parfois les trouvailles cinématographiques de ses films. Notamment, dans « La Vie d’un honnête homme » le champ-contre champ virtuel sur les deux Michel Simon, subtil artifice de montage créant l’illusion suprême. Ce n’est pas pour rien qu’il fut souvent qualifié d’illusionniste de génie par la critique. Mais c’était aussi et surtout un moraliste qui avait repris à son compte la formule de Jules Renard : « J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux » – à répéter cent fois la nuit de Noël.
Diane Arnaud appartient à la famille spirituelle de Sacha Guitry. Elle n’aurait pas déparé ses films. Mais elle a préféré écrire des livres sur le cinéma. Le dernier en date : « Changements de têtes. De George Méliès à David Lynch » (éd. Rouge profond) nous remet en mémoire tous ces films qui font siéger un acteur avec ses autres lui-même en proches parents. On y rencontre, bien sûr, Sir Alec Guiness (« Noblesse oblige », 1945), Peter Sellers, Jerry Lewis et Michel Simon. Si l’art de la critique cinématographique consiste à nous faire aimer les films en nous ouvrant les portes de mondes invisibles, Diane Arnaud y parvient avec une grâce et une ironie jubilatoires. On se croirait presque dans un film de Sacha Guitry (« Mon père avait raison », par exemple), tant il y a un « air de famille » entre le vieux cynique et la jeune érudite encore enivrée par ce qu’elle a vu et aimé dans les salles obscures. Elle écrit comme on se confesse : pour changer de tête.
Lors d’une soirée arrosée au saké chez Yushi, le restaurant japonais de la rue des Ciseaux, elle m’a appris pourquoi les films, avant de faire leur entrée dans les cinémathèques et les universités, étaient systématiquement détruits après avoir été exploités. J’imaginais que c’était pour des problèmes de stockage. Pas de tout. C’était plus prosaïquement encore pour récupérer les sels d’argent râclés sur la pellicule et les recycler sous forme de peigne ou de vernis. Cela amusait beaucoup Diane de songer que la cosmétique était le destin final des films et que Greta Garbo entrait à l’usine pour en ressortir sous forme de vernis à ongle. Sic transit gloria mundi.

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