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LA VIE À DEUX…

par Roland Jaccard

Nous ne sommes pas faits pour la vie à deux : nous sommes défaits par la vie à deux. La seule question que nous devrions nous poser,  n’est pas : pourquoi les gens divorcent-ils, mais pourquoi ont-il commis l’imprudence de se marier ? Je dirais même : la sottise. Car il ne faut pas être très perspicace pour observer que l’homme et la femme ne sont pas faits pour aller de concert… Tout au moins pas plus de trois ans, selon l’ami Beigbeder.
Le mariage est une citadelle : ceux qui sont à l’extérieur aspirent à y pénétrer, ceux qui sont à l’intérieur supplient qu’on les laisse sortir. Il arrive même – et je parle en connaissance de cause – qu’on commette deux fois la même erreur. C’est ce qu’un cynique nommerait le triomphe de l’espérance sur l’expérience. La comédie du remariage est l’un des filons comiques les plus exploités par Hollywood. Stanley Cavell en a tiré un beau livre.
Si la plupart des hommes, en dépit de leurs déconvenues, ne quittent pas sur le champ leur conjointe, c’est parfois par souci des convenances, souvent par lassitude, toujours par peur. Ils convoitaient une frêle et délicieuse créature sans se douter qu’elle dissimulait une redoutable enquiquineuse. Leur orgueil les amène à craindre que la rupture n’entraîne des tentatives de suicide ou des crises de démence, sans oser s’avouer que la domination de la femme sur l’homme est la pire forme d’esclavage que l’humanité ait connue. Et la seule qui ne soit pas prête de disparaître. En outre, le divorce est ruineux financièrement (pingres s’abstenir) et dévastateur psychiquement (les constitutions fragiles ne s’en remettent pas). Admettons, malgré tout, que les deux moments les plus forts dans la vie d’un couple sont la rencontre et la rupture : le reste n’est que du remplissage. Les délices de la première nuit et les lamentations de la dernière nous dédommagent largement du reste.
Repeindre l’appartement est, en règle générale, le premier symptôme de la dislocation du couple. Mais comme on ne peut pas passer sa vie à bricoler et qu’il faut bien détourner l’attention de la femme qu’on croit encore aimer, rien de tel que de la métamorphoser en maman. L’homme prouve ainsi son engagement profond et presque une forme d’héroïsme. Quant à sa compagne, elle est comblée : elle dispose enfin de ce pénis de substitution qui modérera ses envies et ses aigreurs. Du même coup, l’époux et l’épouse avec His Majesty The Baby composent un tableau idyllique de la vie de famille et affichent une normalité sexuelle que la société récompensera à juste titre d’ailleurs. Après cet exploit, les coups de canif portés au contrat conjugal apparaîtront pour ce qu’ils sont : une forme de liberté conditionnelle. Il n’est pas exceptionnel qu’une jeune délurée procure à l’homme marié quelques frissons inédits et le rassure sur sa capacité de séduction. La tentation sera forte alors de tout lâcher pour se lancer dans une nouvelle aventure. Ici intervient Platon. Le jeune Hippias, raconte-t-il, demanda un jour à Socrate :
– J’ai une femme que j’adore, mais ma maîtresse me rend fou de plaisir. Dois-je quitter ma femme pour vivre avec ma maîtresse ou renoncer à ma maîtresse  et rester avec ma femme ?
Après un temps de réflexion, l’oracle tomba de la bouche de Socrate :
– Quoi que tu fasses, tu t’en repentiras.

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