Monthly Archives: novembre 2015

1RJ.Homeman

AMIEL : SUIS-JE BIEN SÛR D’ÊTRE UN HOMMME ?

par Roland Jaccard

À ceux qui doutent du génie déployé dans cet effort constant d’Amiel pour parvenir à atteindre le noyau de son être,  je lis volontiers ces quelques lignes introspectives tirées de son Journal. Elles donnent l’image la plus fidèle d’un homme à la recherche de son Moi et de sa déroute finale. La conclusion à laquelle il aboutit, si j’étais professeur de morale et Dieu merci je ne le suis pas serait le socle de mon enseignement. Voici donc le portrait qu’Amiel trace de lui-même, portrait qui n’aurait pas déplu à Montaigne, ni à Pascal et qui, pour la qualité du style et la profondeur de la pensée, ne démérite en rien.
« Je suis un nouveau-né perpétuel  qui ne parvient pas à s’ossifier dans un moule définitif. Je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d’être un homme ? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurai prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. »

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QUAND L’AMOUR FOUT LE CAMP…

par Roland Jaccard

Être aimé quand on n’aime plus… quelle galère ! J’oscille alors entre sadisme (qu’elle crève !) et douceur factice. Elle accepte tout pourvu qu’elle soit avec moi. Il n’y a qu’une solution : la fuite. Mais il me faudrait renoncer à tant d’habitudes auxquelles je tiens. Ces petits animaux analphabètes et chronophages peuvent devenir féroces où se laisser mourir. La jouissance qu’elles éprouvent à imposer leur présence, non sans malice, l’emporte sur leur orgueil. Elles sont manipulatrices par essence et, simultanément, capables d’un dévouement  infini. Quand on les aime, on redoute de les perdre. Quand on n’éprouve plus rien pour elles, elles deviennent un objet de répulsion. Elles s’en accommodent à peu près, tant qu’on ne leur retire pas leur pitance. Elles sont certes capables de se suicider pour laisser une trace indélébile dans ce qu’elles imaginent être notre cœur. J’ai déjà connu cela. J’étais jeune alors. Je ne suis plus certain de pouvoir le supporter aujourd’hui.

(Fragment de journal 16.VII.2013)

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CE QUE L’ON PEUT DIRE… CE QUE L’ON NE PEUT PAS DIRE…

par Roland Jaccard

1. INFIDÉLITÉ ET INFARCTUS
« Il vaut mieux mourir dans les bras d’une femme que dans les deux bras d’un fauteuil », disait Sacha Guitry. Ce n’est pas moi qui le contredirai. Même si les plus récentes études des centres de médecine légale, aussi bien en Asie qu’en Europe ou aux États-Unis, confirment toutes que les infarctus sont le plus souvent liés à des aventures extra-conjugales. En 1963, un médecin légiste japonais, le Professeur Ueno, avait publié pour la première fois les résultats de 34 autopsies de victimes de « mort subite coïtale »  : 25 s’étaient produites dans une chambre d’hôtel et 5 en dehors du domicile. Les défunts avaient en moyenne une vingtaine d’années de plus que leur partenaire. Et on se souvient peut-être du scandale provoqué par l’orgasme fatal de Nelson Rockfeller, 70 ans,  dans les bras de son assistante de trente cinq ans… Précisons  encore que la très grande majorité des décès concerne des hommes et non des femmes, comme si, paradoxalement, elles étaient moins sujettes à des crises d’angoisse ou à la culpabilité. À moins, autre hypothèse, qu’elles ne soient plus fidèles ce qui tendrait à conforter la théorie selon laquelle les hommes sont naturellement polygames et les femmes naturellement monogames. Les experts de l’American Heart Association recommandent « une activité sexuelle modérée dans une chambre ayant une température confortable avec une partenaire habituelle. » Et pourquoi pas ne pas franchir un pas pas supplémentaire en prônant l’abstinence ? Après tout, la chasteté pourrait devenir le plus délicieux des vices. Surtout quand on arrive à un âge où l’on est certes flatté quand une femme dit oui, mais plus soulagé encore quand elle dit non.

2. LES PENSÉES BLEUES DE DOMINIQUE NOGUEZ
Avec Dominique Noguez vous ne courez aucun risque de vous laisser gagner par la lassitude, l’ataraxie, voire l’aphanisis, c’est-à-dire, l’extinction du désir sexuel. Deux sexes, même avec incertitudes et complications, c’est encore trop peu pour lui. « Pour mettre vraiment du piment dans les relations humaines, il en faudrait au moins huit »,  note-t’il dans ses « Pensées bleues » illustrées par Pierre Le-Tan.
Dominique Noguez cultive la forme brève. C’est dire s’il me séduit. Pour lui comme pour moi : plutôt Cioran que Coran, Thoreau que Torah, Bayle que Bible; Boudu que Bouddha. Il rêve d’une histoire de la littérature dont les grands hommes seraient LaoTseu, Héraclite, Martial, Marc Aurèle, Pascal, La Rochefoucauld, Chamfort, Leopardi, Nietzsche et Cioran… voire nos éditeurs quand ils nous envoient nos droits d’auteur. Un seul mot d’ordre déjà énoncé par Alain Bonnand : « Vivons vieux, mais soyons brefs ». Et quiconque se passionne pour la forme aphoristique dévorera le bref traité de l’aphorisme concocté par Noguez. Certes, le plus bel aphorisme n’est rien auprès du silence. Mais après des jours et des jours de solitude, une petite phrase, même murmurée, fait du bien. Nous lirons donc Noguez tel un vampire édenté devant un joli cou. En nous gardant d’oublier que le seul intérêt des interdits actuels contre la pédophilie, c’est qu’ils donnent ses chances à la gérontophilie.
À propos d’âge, cet avant-dernier mot de Dominique Noguez digne de Woody Allen : « L’âge venu, non seulement on est dérangé par le bruit, mais, en plus, on l’entend mal. » D’ailleurs les films de rappeurs gagneraient à être muets. Quant au mot de la fin, le voici : « La mort fait son chemin en nous de multiples façons. Dans nos corps, se préparent en tapinois simultanément une maladie d’Alzheimer, un AVC, un infarctus, un cancer de ceci ou de cela – et on ne sait pas d’avance qui gagnera la course. » Du coup, chaque fois qu’on achète un vêtement, on n’est pas sûr que ce n’est pas celui qu’on portera dans sa tombe. Bref, nul ne manie mieux que Dominique Noguez un humour qu’on qualifiera, par facilité, de « british », ainsi qu’une cruauté dont il sera le premier à admettre qu’elle est un plaisir tardif, sa conscience morale s’étant enfin émoussée. Je le quitte avec tristesse  et surtout avec le regret qu’il ait pris un tel goût à la solitude que la seule idée de croiser un semblable lui donne des sueurs froides. Mais, Dieu merci, personne ne lui ressemble…

3. AYN RAND OU LES VERTUS DE L’ÉGOÏSME
Quand un philosophe français, estampillé à gauche, rencontre Ayn Rand et consent à la lire, on peut s’attendre au pire. C’est exactement le contraire qui s’est produit et Dominique Lecourt, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous fait part dans un bref et percutant essai : « L’égoïsme » de la fascination qu’elle a exercée sur lui. En deux mots, rappelons qu’Ayn Rand (1905-1982) est cette jeune Russe qui a fui l’Union soviétique dès 1926 consciente, comment l’était l’immense écrivain Léonid Andreïev, du tsunami totalitaire qui dévastait son pays. À dix-huit ans, avec Nietzsche pour seul compagnon et sans un sou, elle gagne Los Angeles, travaille pour Cecil B. De Mille et devient au fil des ans la romancière la plus lue des États-Unis, idéologiquement à l’opposé de toute pensée de gauche. Elle maudissait l’aveuglement complaisant des intellectuels américains face à l’Union soviétique. Libertaire sur le plan des mœurs, favorable à l’avortement et à l’euthanasie, elle proclame que c’en est fini de l’homme quand il devient altruiste : sa vie même s’en trouve empoisonnée. C’est peu dire qu’elle est anti-marxiste : elle soutient que le socialisme ou le communisme reposent sur une morale de lâches qui s’en remettent à l’État pour esquiver leur responsabilité. Seul un capitalisme pur et dur trouve grâce à ses yeux. Quant à l’indignation morale, c’est la forme de vengeance la plus perfide. On se gardera d’y prêter la moindre attention.
Dominique Lecourt évoque, bien sûr, à propos d’Ayn Rand ses pères tutélaires : Max Stirner et Friedrich Nietzsche. Mais aussi Félix Le Dantec (1869-1917), un des naturalistes les plus renommés de son temps, qui connut un immense succès avec son livre : « L’égoïsme, seule base de la société » (1911). Selon lui, l’égoïsme et la férocité sont les caractères fondamentaux de l’être humain – et la guerre son état naturel. Il se gausse des « rêves insoutenables de fraternité universelle » et soutient que si l’égoïsme est la base de notre édifice social, l’hypocrisie en est la clé de voûte. En ces temps de commisération généralisée, il ne serait peut-être pas inutile de méditer le mot de Jankélévitch : « L’altruisme n’est qu’une périphrase clandestine de l’égoïsme. »

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DE SACHA GUITRY À DIANE ARNAUD

par Roland Jaccard

Les nuits de Noël sont celles où l’on enregistre le plus d’admissions en urgence dans les hôpitaux. Plutôt que de vous suicider, de massacrer vos enfants parce qu’ils ne sont pas aussi sages que le petit Jésus ou d’être poignardés, comme le fut Paul Gégauff, par une enquiquineuse, regardez plutôt un film de Sacha Guitry et, pourquoi pas, un des plus méconnus : « La vie d’un honnête homme » (1952, en DVD) qui est aussi, avec « Le Roman d’un tricheur », un des plus cyniques. Michel Simon, l’immense Michel Simon, tient à la fois le rôle d’un très honnête homme, riche industriel de surcroît, et celui de son frère jumeau, charlatan et voyou.
Les cinéphiles avertis savent qu’on doit à Sacha Guitry l’introduction de la « voix off » en 1936 dans « Le Roman d’un tricheur », mais oublient parfois les trouvailles cinématographiques de ses films. Notamment, dans « La Vie d’un honnête homme » le champ-contre champ virtuel sur les deux Michel Simon, subtil artifice de montage créant l’illusion suprême. Ce n’est pas pour rien qu’il fut souvent qualifié d’illusionniste de génie par la critique. Mais c’était aussi et surtout un moraliste qui avait repris à son compte la formule de Jules Renard : « J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux » – à répéter cent fois la nuit de Noël.
Diane Arnaud appartient à la famille spirituelle de Sacha Guitry. Elle n’aurait pas déparé ses films. Mais elle a préféré écrire des livres sur le cinéma. Le dernier en date : « Changements de têtes. De George Méliès à David Lynch » (éd. Rouge profond) nous remet en mémoire tous ces films qui font siéger un acteur avec ses autres lui-même en proches parents. On y rencontre, bien sûr, Sir Alec Guiness (« Noblesse oblige », 1945), Peter Sellers, Jerry Lewis et Michel Simon. Si l’art de la critique cinématographique consiste à nous faire aimer les films en nous ouvrant les portes de mondes invisibles, Diane Arnaud y parvient avec une grâce et une ironie jubilatoires. On se croirait presque dans un film de Sacha Guitry (« Mon père avait raison », par exemple), tant il y a un « air de famille » entre le vieux cynique et la jeune érudite encore enivrée par ce qu’elle a vu et aimé dans les salles obscures. Elle écrit comme on se confesse : pour changer de tête.
Lors d’une soirée arrosée au saké chez Yushi, le restaurant japonais de la rue des Ciseaux, elle m’a appris pourquoi les films, avant de faire leur entrée dans les cinémathèques et les universités, étaient systématiquement détruits après avoir été exploités. J’imaginais que c’était pour des problèmes de stockage. Pas de tout. C’était plus prosaïquement encore pour récupérer les sels d’argent râclés sur la pellicule et les recycler sous forme de peigne ou de vernis. Cela amusait beaucoup Diane de songer que la cosmétique était le destin final des films et que Greta Garbo entrait à l’usine pour en ressortir sous forme de vernis à ongle. Sic transit gloria mundi.

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L’ÉTRANGE DESTIN DU DOCTEUR KELLEY

par Roland Jaccard

1. De Berkeley à Nüremberg
Rien ne prédisposait le docteur Kelley à devenir le psychiatre de Göring et des criminels nazis jugés à Nüremberg. Il avait reçu son affectation le 4 août 1945 et n’avait aucune expérience des criminels de guerre. C’est à l’université californienne de Berkeley que Douglas Kelley, un mètre soixante-quatorze, solidement charpenté, entreprit ses études de médecine qu’il achèvera à l’université de Columbia. Ce jeune psychiatre se distingue de ses confrères par une forme de curiosité excentrique qui l’amène â s’intéresser à des sujets aussi insolites que l’effet de la pleine lune sur les malades mentaux, la sensibilité à la consommation d’alcool, les tours de magie comme forme de thérapie pour redonner confiance à ses patients et, surtout, le test de Rorschach, élaboré par un psychiatre suisse et qui permet à partir de planches présentant des taches d’encre de sonder la personnalité profonde des patients. En 1942, il publie un ouvrage sur « La Technique du Rorschach » où il compare la collecte des données issues du test au découpage d’une petite part de tarte : « Comme le sait tout mangeur de tarte, une fine tranche donne une bonne idée de ce vaut la totalité de la tarte. » Il est également fasciné par la sémantique générale de Korzybiski, une logique de pensée non aristotélicienne, qu’il veut adapter à la psychiatrie, comme le fera plus tard Michel Houellebecq avec « La Carte et le Territoire ».
L’aphorisme célèbre de Korzybiski : « La carte n’est pas le territoire » est le sésame ouvre-toi des adeptes de la sémantique générale.
Avec des dons aussi variés et un humour raffiné, Douglas Kelley ne pouvait que séduire une riche héritière américaine, ce qu’il ne manqua pas de faire. L’histoire aurait pu s’arrêter là et ne présenter qu’un intérêt limité, s’il n’avait été envoyé en Europe par l’ U.S. Army avec le grade de capitaine. Son efficacité et sa bonne humeur l’amenèrent à exercer des responsabilités de plus en plus en plus importantes jusqu’à celle qui allait lui valoir la célébrité : évaluer les conditions mentales des vingt-deux criminels nazis prisonniers à Nüremberg. C’était à ses yeux une mission en or avec ce que le siècle avait produit de pire. Et le docteur Kelley voulait à tout prix découvrir s’il existait ou non « une personnalité nazie » à laquelle imputer la volonté de destruction de ses patients.

2. Hermann Göring, un charmeur mégalomane.
Un historien américain, Jack El-Haï, à retracé les investigations du docteur Kelley à Nüremberg d’après des archives inédites. Il en a tiré un livre : « Le Nazi et le Psychiatre » (éd. Les Arènes) dont la lecture est d’autant plus fascinante  que les rapports entre le numéro du Reich, Hermann Göring, et Douglas Kelley sont teintées d’une forte ambivalence. Outre que Göring, alors âgé de cinquante-deux ans, avait à plusieurs reprises sauvé son frère Karl, un antinazi convaincu, lui aussi incarcéré, Hermann qui parlait couramment l’anglais, attendait chaque jour Kelley, l’accueillant avec un large sourire, la main tendue. Il faisait preuve d’une exceptionnelle assurance et d’un humour inattendu, multipliant les blagues sur les dignitaires du Reich qu’il méprisait, et même sur Hitler. Un jour, Kelley lui demanda ce qu’il pensait de la position du parti nazi sur l’infériorité raciale des non-Aryens. « Personne ne croit à ces balivernes », lui répondit Göring. Lorsque Kelley lui fit observer que cette théorie avait causé la mort de près de six millions d’êtres humains, Göring lui rétorqua : « Eh bien, c’est que c’était de la bonne propagande politique… » Kelley en déduisit que ce charmeur mégalomane était totalement dépourvu de sens moral, mais non de contradictions puisqu’il avait fait adopter une loi contre la vivisection si compassionnelle et progressiste qu’elle conduisait ses contrevenants directement en camps de concentration.
Autant Kelley est impressionné et troublé par Göring, autant il est abasourdi par la médiocrité et la lâcheté des théoriciens du nazisme. Alfred Rosenberg, le philosophe officiel, est un monomaniaque capable de faire dévier n’importe quelle conversation vers une apologie de la pureté raciale, sans avoir la moindre conscience des limites et des falsifications de sa pensée. Quant à Julius Streicher même les autres prisonniers refusaient de partager sa table, considérant qu’une Allemagne sensée l’aurait depuis longtemps envoyé à l’asile psychiatrique. Par ailleurs, ni Rosenberg, ni Streicher -contrairement à ce qu’ils affirmaient- n’étaient capables de reconnaître un Juif d’un Aryen. Parmi les autres détenus, seul l’amiral Karl Dönitz donne l’impression d’un homme parfaitement normal.
Kelley se trouve dans une situation singulière : il est seul en mesure, à l’aide d’une batterie de tests psychologiques, d’évaluer le psychisme et les capacités intellectuelles des anciens maîtres du Reich, mais sans trop savoir pour qui il travaille : pour les prisonniers ou pour les juges. Chacun s’accorde à reconnaître qu’il exerce sa mission avec précision et diligence, mais dans le flou le plus total. Pour un psychiatre, dira-t-il plus tard, la prison de Nuremberg était le meilleur des terrains de jeu.
Mais il devra très vite déchanter : contrairement à son hypothèse de départ, il n’existe pas de « virus nazi », ni de « noyau psychopathique » commun à tous les accusés. Aucun des grands dignitaires du Troisième Reich ne présente de symptômes de maladie mentale, ni de troubles psychiques avérés. Ce ne sont ni  des monstres, ni des automates dépourvus d’âme et de sentiments et, plus troublant encore, leur quotient intellectuel  (â l’exception des deux philosophes déjà mentionnés) est nettement supérieur à la moyenne. Dans leur cellule, ils lisent Goethe et les romantiques allemands à la grande surprise de la bibliothécaire américaine. À regret, Kelley arrive à la conclusion que des individus sensés et sensibles sont capables de se transformer en criminels de guerre… ce que confirmeront des années plus tard les expériences désormais classiques du psychologie Stanley Milgram. Kelley ne distingue que deux traits de personnalité communs à tous les accusés de Nüremberg. Le premier, c’est l’énorme énergie qu’ils ont ont déployée – tous étaient des bourreaux de travail, avant de devenir des bourreaux tout court. Le second est qu’ils se concentraient sur les résultats de leurs efforts sans se soucier des moyens à employer pour y parvenir. Autre surprise : ils ne se connaissaient pas vraiment entre eux et, lorsque c’était le cas, ne s’appréciaient guère. Là où Kelley imaginait une clique soudée, il a plutôt l’impression d’avoir affaire aux différents directeurs d’une grande entreprise, orphelins de leur PDG unanimement regretté, un certain Adolf Hitler. Ce qui distinguera Kelley par la suite d’Hanna Arendt et de ses analyses sur « la banalité du mal » développée lors du procès d’Eichmann en 1961, c’est que les dirigeants nazis ne faisaient pas qu’obéir aux ordres venus d’en haut, ils tenaient pour extraordinaire le régime comme le rôle qu’ils y avaient joué. Ce qui était en jeu, à leurs yeux, s’inscrivait dans le cours même de l’évolution humaine. Ils étaient seulement en avance sur ce qui se produirait inéluctablement : l’instauration universelle d’une biocratie, seule en mesure de répondre aux aspirations de l’humanité. Le docteur Douglas Kelley, en bon démocrate américain, n’avait jamais soupçonné qu’il y a dans toute vie, comme dans toute société, un moment où l’injustifiable l’emporte et où l’irrationnel réclame son dû. C’est la leçon qu’il tira de ses expériences en Allemagne.

3. La course à la mort
De retour aux États-Unis, Kelley en arrive à penser l’impensable, à savoir que les problèmes de l’Allemagne pourraient très bien, en théorie, devenir ceux de son pays. Il juge naïve toute forme d’optimisme et se convainc que dans l’Amérique d’aujourd’hui « il n’y a pas grand-chose qui pourrait s’opposer à l’établissement d’un régime nazi. Pire encore, l’intolérance fasciste mine déjà la culture américaine. « J’ai découvert, écrit-il, répandus dans la population américaine, les mêmes sentiments hostiles aux minorités. »
Certes, il connaît la gloire avec son ouvrage « 22 Cellules à Nuremberg ». Certes, il multiplie les conférences et les émissions de télévision. Certes, il est sollicité par Hollywood  et collabore avec Nicholas Ray. Certes, il enseigne la criminologie dans plusieurs universités prestigieuses. Certes, il est entouré par sa famille. Certes, il lutte contre les dérives totalitaires aux États-Unis, proposant même de refuser l’entrée du territoire américain aux visiteurs étrangers susceptibles de propager des idéologies extrémistes. Mais il n’est plus le même. Alcoolique, coléreux, avide de gloire, tourmenté, tyrannique avec son entourage, il n’est plus le magicien enjoué qu’il était dans sa jeunesse, ni même le spécialiste reconnu du Test de Rorschach, mais un être torturé dont la course à la mort ne se terminera qu’avec son suicide dans une mise en scène sordide sous les yeux de ses enfants. Alors même qu’il disposait d’armes à feu, il absorbera du cyanure, ce qui entraîne une des pires agonies que le corps humain peut subir et évoquera le suicide de Göring, comme s’il s’identifiait à l’ultime défi du Reichsmarschall aux vainqueurs qui l’avaient acculé. Certains journalistes suggéreront dans leurs articles nécrologiques qu’il avait été terrassé par le caractère incurable de l’inhumanité de l’homme. Un chroniqueur de la Berkeley Gazette rappellera  cyniquement que le docteur Kelley affirmait « que la vie professionnelle d’un psychiatre durait environ quinze ans et qu’ensuite soit il devenait fou, soit il se suicidait. » Le pronostic était exact en ce qui le concernait : c’est le jour de l’an 1958, en fin d’après-midi, à côté de l’arbre de Noël, que le docteur Douglas Kelley prendra congé d’un monde qu’il jugeait irrémédiablement perdu.

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1RJ.Green

LA VIE À DEUX…

par Roland Jaccard

Nous ne sommes pas faits pour la vie à deux : nous sommes défaits par la vie à deux. La seule question que nous devrions nous poser,  n’est pas : pourquoi les gens divorcent-ils, mais pourquoi ont-il commis l’imprudence de se marier ? Je dirais même : la sottise. Car il ne faut pas être très perspicace pour observer que l’homme et la femme ne sont pas faits pour aller de concert… Tout au moins pas plus de trois ans, selon l’ami Beigbeder.
Le mariage est une citadelle : ceux qui sont à l’extérieur aspirent à y pénétrer, ceux qui sont à l’intérieur supplient qu’on les laisse sortir. Il arrive même – et je parle en connaissance de cause – qu’on commette deux fois la même erreur. C’est ce qu’un cynique nommerait le triomphe de l’espérance sur l’expérience. La comédie du remariage est l’un des filons comiques les plus exploités par Hollywood. Stanley Cavell en a tiré un beau livre.
Si la plupart des hommes, en dépit de leurs déconvenues, ne quittent pas sur le champ leur conjointe, c’est parfois par souci des convenances, souvent par lassitude, toujours par peur. Ils convoitaient une frêle et délicieuse créature sans se douter qu’elle dissimulait une redoutable enquiquineuse. Leur orgueil les amène à craindre que la rupture n’entraîne des tentatives de suicide ou des crises de démence, sans oser s’avouer que la domination de la femme sur l’homme est la pire forme d’esclavage que l’humanité ait connue. Et la seule qui ne soit pas prête de disparaître. En outre, le divorce est ruineux financièrement (pingres s’abstenir) et dévastateur psychiquement (les constitutions fragiles ne s’en remettent pas). Admettons, malgré tout, que les deux moments les plus forts dans la vie d’un couple sont la rencontre et la rupture : le reste n’est que du remplissage. Les délices de la première nuit et les lamentations de la dernière nous dédommagent largement du reste.
Repeindre l’appartement est, en règle générale, le premier symptôme de la dislocation du couple. Mais comme on ne peut pas passer sa vie à bricoler et qu’il faut bien détourner l’attention de la femme qu’on croit encore aimer, rien de tel que de la métamorphoser en maman. L’homme prouve ainsi son engagement profond et presque une forme d’héroïsme. Quant à sa compagne, elle est comblée : elle dispose enfin de ce pénis de substitution qui modérera ses envies et ses aigreurs. Du même coup, l’époux et l’épouse avec His Majesty The Baby composent un tableau idyllique de la vie de famille et affichent une normalité sexuelle que la société récompensera à juste titre d’ailleurs. Après cet exploit, les coups de canif portés au contrat conjugal apparaîtront pour ce qu’ils sont : une forme de liberté conditionnelle. Il n’est pas exceptionnel qu’une jeune délurée procure à l’homme marié quelques frissons inédits et le rassure sur sa capacité de séduction. La tentation sera forte alors de tout lâcher pour se lancer dans une nouvelle aventure. Ici intervient Platon. Le jeune Hippias, raconte-t-il, demanda un jour à Socrate :
– J’ai une femme que j’adore, mais ma maîtresse me rend fou de plaisir. Dois-je quitter ma femme pour vivre avec ma maîtresse ou renoncer à ma maîtresse  et rester avec ma femme ?
Après un temps de réflexion, l’oracle tomba de la bouche de Socrate :
– Quoi que tu fasses, tu t’en repentiras.

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1RJ.Horace-Engdahl

LA CIGARETTE ET LE NÉANT

par Roland Jaccard

Se présenter en France avec un recueil d’aphorismes, quand on est étranger, est une forme de provocation. Surtout si, comme Horace Engdahl, on est Suédois, pays dont on attend plutôt des romans policiers et des épopées provinciales. Ne reculant devant rien, Horace Engdahl, persuadé que le plaisir d’écrire des fragments le dispute presque á celui de ne pas les justifier, s’installe au « Café Existence » á la table de Montaigne, Chamfort, Cioran et Perros avec une aisance qui force l’admiration. Il est vrai qu’avoir traduit Blanchot en suédois et être secrétaire perpétuel d’une célèbre académie, l’Académie Nobel en l’occurrence peu réputée pour son anti conformisme, lui donne une certaine aisance, celle d’un homme qui n’a plus rien à prouver et qui peut se laisser aller aux digressions les plus inattendues. Le Café Existence, où l’on fume des cigarettes en dissertant sur le Néant, a pour vocation de recueillir les confidences de ces trop rares écrivains qui préfèrent le chuchotement à l’éloquence, conscients que la plénitude du mot s’abîme dès qu’on hausse le ton.
À ce propos, Engdahl relève que, enfants déjà, nous avons appris à interpréter les intonations des adultes avant de comprendre ce qu’ils disaient. C’est pourquoi, parfois, le sens des mots par la suite nous semble le plus souvent si encombrant, si inopportun. Autre observation à laquelle il est difficile de ne pas souscrire quand on a un peu fréquenté le monde politique : ceux qui parviennent au pouvoir ont du mal à souffrir la compagnie des gens intelligents, car la vraie intelligence ramène toute chose à son point initial : le zéro. Engdahl nous rappelle aussi que l’âge d’or de la démence était celui où les fous se prenaient pour Napoléon Bonaparte. À qui viendrait-il aujourd’hui l’idée de voler son identité à François Hollande ?  Mon aphorisme préféré : « On reconnaît les victimes du pouvoir à leur gratitude. »
Le plus grand bonheur d’un écrivain, disait Stendhal, c’est d’avoir des ennemis même cent ans après sa mort. C’est sans doute un des rares plaisirs que ne connaîtra pas Horace Engdahl : au Café Existence, il ne s’est fait que des amis et des complices qui, comme lui, posent leur tasse d’espresso et contemplent le marc noir avec le regard d’un animal centenaire qui leur dit : « Prenez patience ! L’horreur va disparaître tout va disparaître. »  Un fataliste se doit d’être toujours d’une courtoisie à toute épreuve. À l’image d’Horace Engdahl auquel nous souhaitons bienvenue au Club du Néant !

 

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1RJ-NH

NICOLAS HULOT, LES RÉFUGIÉS ET L’ARCHEVÊQUE

par Roland Jaccard

N’ayant pas, je le confesse, la fibre écologique et me sentant peu ou pas concerné par le réchauffement climatique, j’étais d’autant plus curieux d’entendre Nicolas Hulot dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché ». Au cas où je me trouverais pris dans un débat auquel je n’entendrais rien faute de m’y intéresser, j’avais été jusqu’à acheter le numéro de « Society » annonçant une enquête sur les dessous « de l’émission qui fait polémique » avec l’espoir d’y glaner quelques anecdotes piquantes sur Léa Salamé ou Yann Moix. Mal m’en a pris, « Society » se contenant de répéter ce que chacun sait, depuis la haine de Ruquier pour le Front National jusqu’à l’amour vache d’Aymeric Caron et de Natacha Polony.
J’observai donc attentivement notre Harrison Ford national défendre sa cause avec l’air las d’un homme qui pense sans doute qu’elle est déjà perdue -les mesures des États contre le réchauffement climatique sont insuffisantes, et elles l’ont d’ailleurs toujours été- mais animé quand même par une foi en l’homme qui force le respect. Enfin un humaniste ! Un vrai ! Pourquoi, songeaient ses interlocuteurs, ne pas l’installer à l’Elysée ? La question lui fut posée. Il l’esquiva. Il s’en prit à la finance, au libéralisme, au capitalisme, ce qui, en France, rassure toujours et séduit les bonnes âmes. Pas un mot, en revanche, sur la surpopulation. Et un lamento sur les réfugiés climatiques qui déferleront dans nos pays au climat tempéré avant l’Apocalypse. En gourou d’une nouvelle religion, celle de la préservation de la planète, Nicolas Hulot qui est tout sauf un naïf, a trouvé un rôle à sa mesure. Ce qu’il prêcha, je l’avais certes déjà entendu mille fois depuis mon adolescence avec le sentiment que c’est un très bon créneau pour assurer une popularité chancelante,  mais guère plus. Et ce n’est pas Nicolas Hulot qui me fit changer d’avis.
En revanche, je fus surpris par le mail que m’envoya dans la nuit mon ami Georges Goldberg. Il me conseillait le lire l’entretien accordé par l’archevêque de Mossoul, Mgr Amel Shimoun Nona, au quotidien italien « Corriere de la Sera » (l’équivalent du  » Monde  » en France). Et que disait l’archevêque de Mossoul ? « Notre souffrance est un prélude à ce que vous-mêmes, chrétiens européens et occidentaux, souffrirez dans un futur proche. » Et il ajoute ceci qui est d’une violence inouïe et, sans doute, justifiée : « Vous croyez que tous les êtres humains sont égaux, mais ce n’est pas une chose certaine. L’Islam ne dit pas que tous les êtres humains sont égaux. Vos valeurs ne sont pas leurs valeurs. Si vous ne comprenez pas cela rapidement, vous tomberez victimes d’un ennemi que vous aurez accueilli dans votre maison. » J’imagine le désarroi, voire la panique, qui saisirait Laurent Ruquier et ses comparses en entendant l’archevêque de Mossoul les inciter à renoncer à leurs principes républicains. Nicolas Hulot avec ses prêches sur le climat est quand même infiniment plus rassurant.

 

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