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LA VIE DES JEUNES FILLES

par Roland Jaccard

« Où sont les femmes ? » chantait Patrick Juvet avec une ardeur suspecte, mais entraînante. Olivier Bardolle, qui n’est pas un crooner, mais un écrivain désabusé, a pris le parti de les disséquer à la fleur de l’âge. À la suite de Tiqquun qui, en 2001, avait livré les « Premiers Matériaux pour une théorie de la jeune fille », il part de l’idée que le concept de jeune fille est aujourd’hui la meilleure grille de déchiffrement du monde occidental. Un monde qui court à sa perte, rien de notre intimité n’échappant à ce qu’il nomme après bien d’autres, mais fort inélégamment « la plus grande marchandisation » de tous les domaines de l’existence.
Si son essai se limitait à un exercice théorique un peu convenu sur l’extension du domaine de l’aliénation, je me serais contenté d’admirer la couverture racoleuse en diable qui m’a d’ailleurs incité à l’acheter encore un des effets pervers de la marchandisation ! Par bonheur, il n’en est rien.
Olivier Bardolle se livre, plus humblement, à des exercices de misogynie d’autant plus jouissifs qu’ils sont aisément réversibles, rendant ainsi et presque malgré lui un hommage à la jeune fille dont Baudelaire disait qu’il y a en elle toute l’abjection du voyou et du collégien, cependant que Céline la considérait comme « l’honneur de l’espèce »  et prétendait même qu’il aurait donné tout Baudelaire pour une jeune danseuse.
Si j’en crois Olivier Barolle, la jeune fille, « honte de l’espèce », disposerait d’un cerveau de moins en moins développé encore un des effets de la marchandisation ! -, ce qui permettrait à n’importe quel manipulateur un peu doué d’en prendre le contrôle.
Il reconnaît certes que dans chaque cerveau masculin sommeille également une midinette et que même un maître en lucidité comme Cioran après avoir dégueulé sur l’amour, s’était entiché d’une jeune Allemande à laquelle il envoyait des déclarations  qui n’auraient pas déparé les paroles des chansons de Patrick Juvet.
Tout apprenti manipulateur aura donc intérêt à lire l’essai d’Olivier Bardolle et tant qu’à faire à relire « Les Jeunes Filles » de Montherlant. Mais c’est surtout à ces petits monstres d’égoïsme décervelés qu’il faut le recommander : elles comprendront mieux les émois qu’elles suscitent instinctivement et manipuleront avec plus de perversité ingénue encore les pauvres mecs qui beuglent : « Où sont les femmes ? »

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