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MADAME MÉRE EST MORTE (II)

par Roland Jaccard

3.  Liste des raisons de disparaître.

Richard  Brautigan s’est suicidé avec son fusil de chasse… il y a un art de disparaître dont il a dressé la  liste. La plus détestable, selon lui, est la peur de vieillir. Elle consiste, en général, à partir avec une femme beaucoup plus jeune, qui vous fait sentir de plus en plus vieux. Ce n’est pas la pire… je parle d’expérience. Mais je me sens proche de Sei Shônagon (elle aussi aimait dresser des listes) qui avait écrit dans ses « Notes de chevet » : « choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur des hommes. »

4.  Ceux qu’on oublie (à tort).

Parmi bien d’autres, Jack Thieuloy  et Ernest de Gegenbach. Jack Thieuloy  qui avait plastiqué les « tontons bâfreurs » (les jurés du Prix Goncourt) et qui  confiait à son journal : « J’écris parce que je souffre. Dans mille ans, ça ira mieux. » Il volait des livres. À propos de Cioran, il écrivait : « On n’a pas tous les jours l’occasion de voler et, aussitôt, de lire pendant trente-six heures un livre comme le « Précis de décomposition ». Si rares sont les livres dont l’action sur moi est celle d’une électrolyse… »
Quand Ernest de Gegenbach (1903 – 1979) passa une visite médicale, il s’entendit dire par le Colonel Topet, chef du service de neuro-psychiatrie de l’hôpital : « Une poète surréaliste ? Il ne manquait plus que ça à ma collection de loufoques ! » Ernest de Gegenbach avait donné le 3 avril 1927 une conférence restée dans les annales du surréalisme : « Satan à Paris ». Elle commence ainsi : « Il y a des hommes qui se sont aventurés au milieu des icebergs pour voir des aurores boréales. Moi, j’ai vu Satan et je le vois encore et je raconte ce que j’ai vu à une race de crevés, de myopes et de larves. Il s’agit de tout autre chose que de littérature : c’est de l’ultra-violet en poésie, ce sont de nouvelles notes aiguës, de nouvelles touche d’ivoire à ajouter au clavier… »
Ernest de Gegenbach était un libertin en soutane et Jack Thieuloy  un dynamiteur des lettres. Le couvent, l’hôpital psychiatrique, la prison… ce sont sans doute les lieux les plus propices à l’éclosion d’une œuvre vraiment originale. Je n’ai connu que les cafés littéraires, les piscines et quelques nymphettes. Avec un bagage aussi léger, on ne va pas loin. Mais ce n’était pas non plus mon but.

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