1RJ.Caraco

MADAME MÉRE EST MORTE (I)

par Roland Jaccard

1.  Caraco m’a désappris à dire « maman ».

J’avais demandé à mon ami Pierre-Emmanuel Dauzat, admirable traducteur et auteur d’un essai sur « Le Suicide du Christ » entre autres, s’il avait lu Caraco et quelles réflexions il lui inspirait. Il m’avait répondu : « Bien sûr que oui, Cher Roland, c’est même à toi que je le dois, une fois de plus.  » Madame Mère est morte » a  été un des grands livres de ma vie : je le reprends périodiquement. Du vivant de ma mère, il m’arrivait de me sentir coupable de lire ce livre, alors même que ma mère n’avait rien d’une mère abusive. Caraco m’aura désappris â dire « maman » pour dire « ma mère ». Ce n’est pas rien ? » . Je confirme : ce n’est pas rien. D’autant plus que je n’y suis jamais parvenu. Ma mère me faisait pitié. Ma mère m’angoissait. Ma mère me faisait peur. L’eussé-je appelée « mère » que je l’aurais brisée. Elle conseillait à mes petites amoureuses de se méfier de moi. Elle n’avait pas tort. Mais elle aussi se méfiait de moi. Elle sentait que j’étais sur mes gardes. Pour rien au monde, je n’aurais  voulu tomber dans les filets de l’amour maternel. Nous avons joué à ce jeu jusqu’à sa mort : c’était sans doute le seul dont nous connaissions les règles.
Un autre lecteur de Caraco, Benoît d’Houtaud, me fait part de sa perplexité : « Comment expliquer qu’un type raciste, misanthrope, sans aucun espoir personnel d’aucune sorte, provoque cette jubilation de lecture, d’identification psychologique ? Et son sens de l’humour serait à analyser, car c’est encore un paradoxe : j’éclate de rire quand je le lis, et surtout quand je le lis à haute voix, car il écrit, je crois, pour être lu à haute voix. » C’est également ce que je pense moi  qui le compare volontiers à Thomas Bernhard.

2.  Le semainier de l’agonie.

Une phrase suffit parfois pour me redonner l’envie d’écrire – et même de vivre. Celle-ci, par exemple, que je lis dans « Le Semainier de l’Agonie » de Caraco : « Madame Mère n’est plus qu’un squelette et m’inspire un éloignement invincible et j’aime mieux l’euthanasie que l’agonie, nos mœurs sont vraiment ridicules, l’on devrait supprimer les fous et les malades incurables, l’on ne devrait plus enterrer les morts, mais les brûler et l’on ferait bien d’empêcher les vivants de naître. » Voilà qui est dit et bien dit.
J’y songeais ce matin en lisant un manuscrit reçu récemment qui débute par cette phrase : « Si quelqu’un l’ayant lu allait se pendre, le but de ce livre serait atteint. » Pourquoi, me suis-je aussitôt demandé, inciter autrui à faire ce que notre lâcheté nous dispense d’entreprendre ? L’auteur en est sans doute conscient puisqu’au terme de son essai, il note : « Ce qui manque à l’homme d’aujourd’hui, c’est le courage d’aller à sa perte. » Un peu de Caraco le lui donnerait, ce courage.

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