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LES JEUNES FILLES ET LE GRAPHOMANE

par Roland Jaccard

« L’immortalité, c’est la vie dans une mémoire qui meurt aussi – on vit d’oubli en oubli », écrivait Jean-Paul (non pas Jean-Paul Enthoven, mais Johann Paul Richter, un romantique allemand qui signait ses livres Jean-Paul en hommage à Jean-Jacques Rousseau). Il s’était donné comme mission de « tout noter », ce qui l’amena à noircir d’innombrables feuillets où il est question des fleurs, des animaux, des femmes, des rêves, de la littérature et, surtout, de lui-même. Plus de quarante mille feuillets en tout, un bagage un peu lourd pour une postérité qui a perdu le goût de lire. C’est une gigantesque réserve de pépites d’où l’on peut extraire des réflexions qui ont trait aussi bien à notre actualité : « Il suffit d’une guerre dans un pays pour avoir aussitôt de meilleures informations sur sa géographie » ou encore, intemporelle cette fois et inattaquable, comme cette définition de la misanthropie des vieux : « Elle est moins une haine qu’une indigestion des autres. » Seule la cécité mettra fin à la graphomanie de Jean-Paul qui n’eut guère que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles se suicida même pour lui.

Herman Hesse qui se pencha sur son long destin, raconte qu’il fut jusqu’à sa mort « entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles que toute sa vie durant il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. » On ne saura jamais comment Hermann Hesse est arrivé à cette conclusion bien hypothétique, mais enfin feignons de le croire !  En revanche, ce qui est certain et qui me rend Jean-Paul  proche, c’est qu’il ne supportait pas que les femmes se maquillent – « le maquillage est le linceul de la beauté », note-t-il. Et encore moins qu’elles revendiquent leurs droits : « Contre l’objection des femmes qui prétendent être opprimées : il n’existe pas d’esclavage qui aurait duré six mille ans. » Oscar Wilde lui reprendra la formule et il m’arrive de l’utiliser pour jeter un froid dans une soirée. Enfin Jean-Paul enviait Dieu de pouvoir se suicider, car nous, nous mourrons de toute façon… Il s’est éteint le 14 novembre 1825, sachant pertinemment que la porte du paradis est verrouillée. Mais il ne lui eût pas déplu, en revanche, de se retrouver entre les mains d’une adolescente tantôt fascinée, tantôt narquoise… comme je le comprends !

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