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LA FOLIE DES FEMMES

par Roland Jaccard

Parfois, mon père me disait :
– Viens dans mon bureau, j’ai à te parler !
L’heure était grave, car cette injonction était exceptionnelle. Il regardait solennellement l’enfant que j’étais encore, mais qui avait déjà des allures d’adolescent et, sans hausser le ton, me mettait en garde contre le jeu et les femmes. Il me narrait par le menu les déboires de ses amis qui s’étaient ruinés dans les casinos d’Evian ou de Divonne et qui, par désespoir s’étaient suicidés. Il parlait en connaisseur. Quant aux femmes, il les jugeait toutes folles, y compris ma mère, et m’incitait, faute de pouvoir m’en passer, à faire preuve d’une certaine compassion à leur égard. Il m’emmenait parfois à la gare de Lausanne, je n’avais alors que douze ans, pour m’inciter à la méfiance la plus totale. À peine, leur fiancé était-il monté dans le train qu’elles se mettent en quête d’une nouvelle proie, m’assurait-il. Nous suivions parfois l’une ou l’autre de ces donzelles et force m’était d’admettre que mon père avait raison. Il était intarissable aussi sur les maladies qu’elles transmettaient : leur sexe était une tête de mort. Il espérait ainsi m’éviter des chagrins d’amour, expression qui le mettait en joie, et pire encore, la syphilis. Il n’y avait aucune malveillance dans ses propos. Il tenait juste à me mettre en garde et à me faire profiter de son expérience d’homme à femmes.
Par ailleurs, il me rassurait sur mon avenir, car je savais lire et écrire. Il précisait :
– Rares sont ceux qui savent lire et écrire, vraiment lire et écrire.

Une fois encore, il avait raison. À quinze ans, je publiai mon premier article. Je n’ai pas arrêté depuis. Sans  doute serait-il satisfait d’apprendre que je n’ai pas perdu un sou dans les casinos. Et que, comme tout un chacun, j’ai pu expérimenter à d’innombrables reprises les diverses formes que prend la folie des femmes, sans m’en lasser pour autant.

 

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