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« YOUTH » de Paolo SORRENTINO

L’IMPASSIBLE MICHAEL CAINE
par Roland Jaccard

Quand j’ai vu Michael Caine à vingt ans dans « Ipcress, danger immédiat » , le film d’espionnage de Sidney J. Furie, je n’aurais jamais imaginé le retrouver un demi-siècle plus tard  dans un palace suisse en compagnie d’Harvey Keitel. Le jeune critique de cinéma que j’étais alors à Lausanne dans un quotidien socialiste s’était métamorphosé en vieux réac collaborant à « Causeur ». Et le désinvolte Harry Palmer incarné par Michael Caine prônait dans le film de Paolo Sorrentino : « Youth » une philosophie du renoncement tout en prenant un soin excessif de son corps avec une masseuse serbe quasi mutique… et d’autant plus séduisante.
Michael Caine embrassait d’un regard froid son passé d’où seules émergeaient quelques mélodies tristes qui l’avaient rendu célèbre comme compositeur, ainsi que son amitié avec Igor Stravinski et son épouse délaissée dans un hospice vénitien. Stravinski dont il avait retenu le conseil : « Ne devenez jamais un intellectuel ! Les intellectuels n’ont aucun goût. »
Son vieux pote, Harvey Keitel, n’avait guère plus de chance : son actrice fétiche, Jane Fonda terrifiante de vulgarité, le laissait tomber, non sans lui avoir auparavant craché ses quatre vérités. Notamment que rien n’est plus stupide pour un cinéaste à bout de course que de vouloir livrer un testament spirituel, esthétique et cinématographique. Dans une séquence hallucinante et hallucinatoire, il revoyait alors toutes les stars qu’il avait propulsées au firmament du septième art. Il était trop tard pour envisager autre chose que son suicide. Impassible, Michael Caine assista à sa défenestration.
Les alpes suisses servent de décor immuable aux dernières vacances de ces deux inséparables amis. Elles constituent le contrepoint moral et hygiénique de la folie des hommes, exprimée de manière époustouflante par Paolo Sorrentino. Michael Caine semble bien être le seul à avoir retenu leur leçon. À Venise, il reverra son épouse comme on rencontre un fantôme. À Londres, il dirigera un concert  : il ne regrette rien, car on ne regrette que ce dont on se souvient.

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