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Au Salon du Livre de Genève :

LA TENTATION DU BONHEUR
par Roland Jaccard

Toutes les manifestations autour ou en faveur du Livre me mettent mal à l’aise et, souvent, m’agacent, tant je conçois la création littéraire comme une activité solitaire, mais oui comme la masturbation, et autant que possible confidentielle dans l’accueil qui peut lui être fait. C’est dire combien,  à la fois comme auteur et éditeur,  je me suis tenu à l’écart des foires du livre. Même une séance de signature dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés, et il m’est arrivé d’en faire,  frise le ridicule ( avec le : combien en ai-je vendu final ) et l’obscène  ( la Drague du Grand Écrivain ).
Quelques anecdotes maintenant. La première  a pour cadre le Salon du Livre de Bordeaux où je me suis rendu avec mon ami André Comte-Sponville. Il vient de publier son « Petit Traité des Grandes Vertus » et, après être passé en solo dans l’émission de Pivot, jouit d’un immense prestige. Moi, j’ai pour seul butin « La Tentation nihiliste ». Nous sommes assis côte à côte. Des centaines de personnes le guettent, l’attendent, achètent son livre, veulent lui parler. On le prend sans doute pour le Dalaï-Lama. Des dames lui ont tricoté des écharpes, d’autres ont mis tout leur petit cœur dans des biscuits faits maison ou des confitures. Il aurait même fait de l’ombre à Jésus. Alors ne parlons pas de moi ! Seuls quelques godelureaux issus de Sciences Po et quelques étudiantes à frange daignent jeter un œil miséricordieux sur une tentation qui leur est étrangère. Les plus audacieux veulent juste en découdre avec moi. Pas un n’achètera mon essai. Le nihilisme ne paie pas.
Deuxième anecdote : je suis au Salon du Livre de Genève pour évoquer avec Philippe Djian, sous le regard bienveillant de Christope Passer, mon dernier livre : « Ma Vie et autres trahisons ».  Je reconnais dans l’auditoire quelques amis comme Éric Vartzbed, Frédéric Pajak et Jean-François Duval. Tout se passe au mieux et je parviens même à évoquer Albert Caraco qui se livra à des éloges inconsidérés du racisme. Deux jeunes Noirs me regardent fascinés et applaudissent. Bref, une fois l’exercice achevé et fort sympathique, je me promène dans les allées du Salon où je constate que tout ce touche de près ou de loin au développement personnel et à la spiritualité  attire le populo, je tombe sur Oscar Freysinger qui signe son polar : « Cette garce de vie ». Il me raconte qu’il a eu le matin même en se réveillant un choc : Brigitte Bardot l’appelait. Il a cru à une farce de ses potes. Mais non, c’était bien elle…j’ai lu son road-movie et j’ai songé que pas un seul homme politique français ne serait capable d’un tel exploit. Vraiment un excellent polar, digne de figurer dans la Série Noire de Gallimard. Bref, je n’ai pas regretté cette excursion dans les terres genevoises… à priori  hostiles pour un Vaudois !
Troisième anecdote : certains croient parfois, compte-tenu de mon âge,  que j’ai connu Arthur Schnitzler et assisté au suicide de Mademoiselle Else.  Je tiens à démentir cette rumeur. Mais, et ce n’est pas un songe, ni de la fiction, on a pu me voir ce printemps 2015 au Salon du Livre de Genève avec Marie Céhère. Dans des circonstances pour le moins troublantes, aussi bien pour elle que pour moi, nous avions signé : « Une Liaison dangereuse » qui relate la complicité violemment érotique entre une Sugar Baby et un Sugar Daddy. Une couverture affolante pour un couple improbable, une méfiance réciproque  et des échanges de mails que Laclos aurait approuvé …j’ai tout au moins la présomption de le croire. Frédéric Beigbeder qui était présent sur le plateau m’a fait le plus beau compliment  :  « Merde, tu m’as encore battu….cinquante ans de différence d’âge… ce n’est pas rien. »  Il a proposé à Marie de poser pour « Lui » ce qui a ravi Isabelle Falconnier, notre ange gardien au Salon du Livre
Pour une fois, je me suis dit que le bonheur pouvait aussi être une tentation.

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