RJ.bus39.1

LE COUP DU BUS 39

Les Carnets de Roland Jaccard
Article paru dans Causeur le 30.12.2014

Nous avions dîné à la rue Sainte-Anne. Pris le bus 39 pour rentrer chez nous. C’était un rite. Un rite qui, depuis quelques mois, n’avait plus aucun sens pour moi. Elle avait perdu tout attrait à mes yeux. Elle n’en avait pas conscience. Soudain, à Sèvres-Babylone, je me suis entendu lui dire : «  Descends ! Je ne t’aime plus ! » Elle m’a regardé, pétrifiée. À ma grande surprise, elle a appuyé sur le bouton. Elle était livide. Elle ne s’est pas retournée, rue de Sèvres. Dix années de vie commune prenaient fin. La scène avait été d’une brutalité inouïe. Je ne me reconnaissais pas, pas plus que je n’avais imaginé qu’elle obéirait. J’étais soulagé. Un peu inquiet. J’avais lu Proust et je savais qu’« on ne se quitte jamais bien, car si on était bien, on ne se quitterait pas. » Mais, avant de m’endormir – enfin seul ! – c’est une autre citation qui me revenait à l’esprit, sans doute fausse : « La charité du bourreau consiste à frapper d’un coup sûr. » Avais-je été charitable ? Une jeune fille qui a quelque inclination pour moi m’écrit : « Tu es un adorable mufle, un cow-boy au cœur tendre, un vieux filou. Je t’adore. » Je me demande ce qu’elle m’adresserait comme texto si elle avait subi le coup du bus 39.

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